**************** « Tout doux, Abakan, tout doux ! »
Harmonie flatta l'encolure de sa monture et stoppa net devant son box. Le bel alezan se montrait très fougueux, mais cela ne décourageait pas la jeune fille qui déployait des trésors de patience, notamment lors du dressage. Elle revenait à l'instant d'une petite virée dans les bois, mais peu avant elle avait tenu à revoir le pas espagnol avec Abakan, qui devait être prêt pour le prochain championnat de France. Harmonie pensait avec fierté à leur future consécration, n'envisageant pas une seule seconde l'échec. Elle était née pour être une gagnante et avait été élevée dans l'optique de réussir tout ce qu'elle entreprenait. Ses propres parents avaient brillamment réussi dans tous les domaines, et à présent Harmonie se devait de reprendre le flambeau.
La jeune fille mit pied à terre et ôta la bombe qui lui tenait si chaud. Elle secoua ses longs cheveux blonds d'un geste qui lui était habituel, voire tenace, et prit la bride pour mener le cheval dans son box. Elle se sentait épuisée et n'avait aucune envie de donner les soins nécessaires à Abakan, qui piaffait en attendant d'être pris en charge. Harmonie soupira et s'adressa, mi-flatteuse mi-harassée :
«Tiens toi tranquille mon beau. Quentin va venir s'occuper de toi. A tout à l'heure peut-être... »
Quentin, le jardinier du domaine, n'avait aucune formation de palefrenier, mais c'était contre son gré qu'il devait obéir aux demandes d'Harmonie, bien qu'il ne ressente aucune sorte d'affinité avec les animaux. Son domaine c'était les plantes, il devait se charger de faire des beaux massifs et maintenir les quelques hectares de terrain et leurs extensions boisées en bon état. Les chevaux, c'était une autre affaire ! Et Abakan, il ne le portait pas vraiment dans son coeur, depuis que l'alezan lui avait copieusement écrasé deux orteils.
Harmonie finit par dénicher le jardinier devant la maison, occupé à tailler les haies, qui ne devaient jamais dépasser la hauteur imposée par M. d'Anjoue. Il leva la tête, et salua Harmonie, tout en sachant pertinemment ce qu'elle allait lui demander.
« Bonjour, Harmonie. Bien monté ? »
« Oui, toute la matinée. Je suis crevée. »
Ben voyons, pensa Quentin. C'est un luxe que tout le monde ne peut pas se payer, être fatigué de faire de l'équitation !
« A ce propos », continua la jeune fille, « Il faut que tu ailles voir Abakan. J'ai pas le temps de lui donner à manger ni rien, alors dépeches-toi, il attend... »
Pas le temps. Mais oui, à d'autres ! Harmonie savait se montrer autoritaire. Bientôt, elle atteindrait le niveau paternel, cela ne faisait aucun doute. Elle pouvait aussi se montrer sèche, glaciale, mais elle exerçait sur la gent masculine un charme certain, et en profitait pour se montrer parfois odieuse. Quentin estimait cependant qu'il s'agissait d'une couverture. La petite était sans doute bien plus sensible qu'elle ne voulait le montrer... Mais en attendant, elle le regardait dans l'attente de le voir quitter son poste pour se rendre vers ce foutu animal. Et il n'était pas question de refuser, sinon ça allait barder. On ne rechignait pas aux ordres d' Harmonie d'Anjoue.
« Hum. J'y vais tout de suite » Répondit le jardinier avec un raclement de gorge.
« Bien. »
Harmonie, satisfaite, suivit des yeux Quentin qui s'éloignait, et grimpa lentement les larges marches en pierre qui menaient au perron. A 22 ans, elle habitait encore chez ses parents, et ne comptait pas débarrasser le plancher de sitôt. Elle était bien ici, elle avait tout ce qu'il fallait, tout ce qu'elle aimait à portée de main. Equitation, tennis, golf, natation... Quoi de mieux que de pouvoir profiter le plus longtemps possible de toutes ces activités, dans un cadre à couper le souffle, avec des parents qui vous cèdent tout ? Dans un appartement en ville, seule, elle se serait sentie à l'étroit. En ce moment, elle profitait des vacances, mais le reste de l'année, le chauffeur de la famille l'emmenait tous les matins à l'université, où elle suivait un cursus de droit. En septembre, elle entamerait d'ailleurs sa 4è année d'études, et elle n'était pas prête d'arrêter là pour embrasser la vocation d'avocate qui lui était promise... Heureusement elle était inscrite dans l'une des meilleures facultés du pays, ce qui lui donnait le sentiment d'une victoire assurée.
Harmonie entra dans le manoir d'un pas nonchalant (toujours contrôler sa démarche, règle n°1 !) et gagna le salon d'été où elle choisit un fauteuil sur lequel elle se laissa tomber avec grâce (toujours faire attention à son port, règle n°2 !) et saisit un magazine. A ce moment, sa soeur cadette entra, une raquette de tennis à la main, les traits durcis.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Ne me dis pas que tu as encore perdu ? »
Elle nargua l'adolescente du regard (toujours montrer qui est l'aînée, règle n°3 !) et reporta son attention sur le numéro de « psychologie », qu'elle ne lisait pas vraiment de toute façon.
Rachel toisa sa soeur un moment, puis envoya valser sa raquette sous un meuble :
«NON j'ai pas perdu, et puis tu me gonfles. C'est juste Claire qui ne sait pas compter les points, elle s'accorde le point à elle quand la balle est sur la ligne, alors forcémment... A un moment, on avait 5 jeux partout dans le 2è set. J'ai servi, j'ai fait un ace, et cette conne a prétendu qu'il y avait faute !!! Je jouerai plus avec elle, c'est qu'une salope de tricheuse. »
Harmonie haussa un sourcil faisant mine d'être choquée par le vocabulaire de sa soeur. Tout le monde ne sait pas rester courtois, n'est-ce pas ?!
« Bon et bien dans ce cas tu ne joueras plus du tout alors, comme c'était la seule qui acceptait encore de jouer avec toi, malgré ton caractère de cochon... »
Les deux filles s'affrontèrent du regard. Harmonie, délicieusement détachée et provocatrice, Rachel hors d'elle et agressée. Match nul cependant. Elles baissèrent les yeux en même temps, et Harmonie lança, tout en se relevant :
« Je vais me baigner. J'ai besoin de me relaxer, après avoir monté Abakan j'ai toujours un mal de dos terrible... Rejoins-moi. Il faut que je te montre la brasse papillon. A 15 ans, il est temps que tu saches faire, baby ! »
Elle-même ne l'avait apprise qu'à 17 ans, mais Rachel n'était pas censée s'en rappeler après tout. Il fallait y aller au bluff, on était toujours sûre d'impressionner et de s'imposer. Et là, Harmonie savait s'y prendre...
Elle quitta le salon, traversa le long couloir, tourna à droite et prit l'escalier qui menait aux chambres. La sienne avait la meilleure exposition, et l'imposante baie vitrée qu'elle comportait offrait à Harmonie un panorama digne d'un décor de film. C'était la vue avec laquelle elle se réveillait tous les matins. Franchement... Il y avait plus mal loti qu'elle. La jeune fille ouvrit son dressing pour faire l'inventaire des bikinis à disposition. Elle en attrapa un au hasard, parmi les bouts de tissus colorés, et le rejeta aussitôt. Celui-là lui donnait l'air d'une baleine, et elle n'avait pas particulièrement envie de ressembler à Moby Dick alors qu'elle donnerait un cours de natation à sa soeur. Le prochain subit le même sort : il était tout distendu, sa durée de vie avait été courte, mais c'était une mauvaise marque, elle n'aurait jamais dû l'acheter. Comment avait-elle fait pour le porter ? Se demandait-elle à présent... Le troisième fut le bon. Elle l'enfila. Jamais un bikini n'avait semblé aussi... bikiniesque, on pouvait en fait se demander ce qu'il cachait, et douter de sa réelle utilité ! Mais la subtile teinte azur du bout de tissus s'accordait à la perfection avec les yeux de la jeune fille.
Satisfaite, elle saisit une serviette de bain de la même couleur et sortit de sa chambre pour gagner la piscine. En chemin, elle croisa sa mère, qui lui fit signe de venir. Chantal d'Anjoue possédait un physique aussi attrayant que sa fille aînée, avec vingt-cinq ans de plus. Elles se dirigèrent vers le secrétaire maternel, et Chantal désigna de l'index un tas de courrier :
« Il y a des choses pour toi là-dedans ma chérie. Il me semble que j'ai vu une enveloppe concernant ton championnat. Ils ont dû t'envoyer des papiers confirmant ton inscription, je suppose. Prends toute cette paperasse, veux-tu, ça me débarrassera. J'ai horreur du désordre ! »
« J'allais me baigner, Maman. Je verrai ça tout à l'heure, je reviendrai les chercher. Elle lança un regard dénué d'intérêt à son courrier, et quitta la pièce. Sans voir, entre l'enveloppe concernant le championnat, et la carte postale d'une amie anglaise, une enveloppe tout à fait ordinaire ornée d'un logo au nom de « TevProductions »...
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Alors, c'est bon ? Vous ne vous perdez pas dans les personnages ? Comme vous pouvez le remarquer, ils ont tous un caractère et des attentes très différent(e)s, et sont issus de plusieurs milieux sociaux (un peu de diversité, que diable ! lol).
Je posterai la suite en rentrant de vacances, sans doute lundi... :)
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